La naissance de la psychanalyse (15) : Lacan (suite)

B – LA QUESTION DU COMPLEXE D’ŒDIPE ET DE LA CASTRATION

1)   Le complexe d’Œdipe

Au départ de ce complexe d’Œdipe, l’enfant est dans ce rapport apparemment paradoxal :

–          D’une part il est dans une relation d’indistinction fusionnelle à la mère, l’enfant est identifié au désir de la mère, c’est-à-dire au phallus, à l’objet phallique.

–          D’autre part, l’enfant ressort à la fin du stade du miroir armé d’une identité qu’il n’avait pas avant. Identité veut dire singularité.

Donc, ce n’est pas pour autant que l’enfant ait acquis cette identité, qu’il peut de la même manière entretenir avec la mère une autre relation que celle qu’il a toujours entretenue avec elle.  Un peu comme si ces deux mécanismes, en soi tout à fait importants, n’avaient pas d’interférence, au moins à ce niveau-là.

Si l’enfant, à ce point d’origine du complexe d’Œdipe, est objet du désir de la mère ; on peut dire sans ambiguïté que le désir de l’enfant se fait désir du désir de l’autre. Cette identification imaginaire à l’objet du désir de l’autre est largement favorisée dans la réalité, par le type d’échange qui existe entre la mère et l’enfant. Il y a entre la mère et l’enfant un rapport d’immédiateté (satisfaction des besoins, soins).

De ce point de vue-là, on peut dire que, dans ce premier temps du complexe d’Œdipe, qui est donc caractérisé à cette identification au désir de l’autre, l’enfant rencontre la question du phallus de façon tout à fait décisive.

Il se croit lui-même le phallus de la mère. En ce sens, on peut dire que le premier temps du rapport œdipien se déploie entièrement dans ce que Lacan appelle la problématique de l’être (c’est la position d’être le phallus de l’autre).

L’enfant est complètement aliéné (pris dans des liens) à la problématique phallique. Il y est aliéné sur ce mode spécifique de l’être.

Il y a toute une problématique de cette perspective phallique qui échappe à l’enfant : c’est la castration.

Le fait même de ne pas la rencontrer là, c’est ce qui va l’appeler.

L’existence phallique de l’enfant sur le mode de l’être appelle inévitablement la castration. C’est la dimension même imaginaire de se croire le phallus de l’autre qui appelle la castration. Comme la position phallique est imaginaire, il n’y a jamais aucune certitude qu’on est bien ce qu’on doit être ; c’est-à-dire que l’enfant est bien le phallus de la mère. En revanche, il y a toute une série d’éléments dans la vie quotidienne qui vont éveiller de forts soupçons sur cette certitude. De telle sorte que l’aliénation sur le mode de l’être va se transformer en une oscillation, une alternative, à savoir que petit à petit, un certain nombre de ces indices, de ces éléments de la réalité quotidienne de l’enfant, vont l’amener à mettre en doute ou à questionner cette certitude dans laquelle il s’est installé de se croire le phallus de la mère. Et c’est cette oscillation que l’on va traduire par cette question : être ou ne pas être le phallus de la mère ?

2)   La castration

C’est le surgissement de cette oscillation, de ce questionnement qui apporte le deuxième temps du complexe d’Œdipe, à savoir ce deuxième temps où l’enfant va être irréductiblement confronté à la question de la castration qui a toujours été là mais qu’il a pu pour un temps éviter de rencontrer.

C’est cette oscillation, cette incertitude dans laquelle il se retrouve d’être ou ne pas être le phallus de la mère qui le renvoie directement à la question de la castration laquelle se trouve révélée à l’enfant à la faveur de l’intrusion de la figure paternelle.

Il faut bien comprendre que le père a toujours été là mais ça, l’enfant s’en moque complètement. Il s’en moque tant qu’il est dans la certitude de son identification phallique. En revanche, dès que l’incertitude s’installe, à la faveur de l’intrusion de la figure paternelle, le père se met à exister sur un mode singulier.

Ce qui est important ce n’est pas tant la réalité des protagonistes que la place qu’ils occupent par rapport à l’enfant. Ou plutôt la place que leur désir respectif occupe par rapport au désir de l’enfant. C’est ça qui fait moteur au développement psychique de l’enfant.

L’enfant devient attentif à la présence paternelle simplement dans la mesure où ce père lui apparait comme un intrus, dans le cas de figure le plus classique. C’est comme ça que l’enfant rencontre ce qui deviendra pour lui, un père. Et ce qui fera toute la différence entre un père et un géniteur.

Donc il y a ce point extrêmement précis chez l’enfant, ce point d’oscillation sur la question de son identification phallique où Lacan situe le point d’ancrage des perversions, de toutes les identifications perverses.

Ce n’est pas par hasard si ça se situe à ce moment-là. Ce que l’on observe chez tous les pervers, c’est justement en permanence cette même oscillation qu’ils continuent à entretenir du côté de l’attribution de l’objet phallique.

C’est autour de ce point-là que se décide ou non du destin pervers d’un enfant et ultérieurement d’un sujet.

Il y a deux conditions qui peuvent être réunies favorablement si on veut transformer son enfant en pervers :

  • Il faut d’une part que la mère soit une mère parfaitement séductrice avec son enfant, mais dans la réalité, pas seulement dans son fantasme. C’est-à-dire qu’elle le séduise, qu’elle le fasse jouir au niveau de son corps, en permanence. Autrement dit, qu’elle récuse l’interdit de l’inceste.
  • La seconde condition, c’est qu’il faut que la mère ne signifie pas à son enfant qu’il existe un interdit de l’inceste mais ne signifie pas non plus que cet interdit n’existe pas.

Par exemple, il suffit que la mère ne signifie pas à l’enfant que son désir fonctionne à l’endroit du père exclusivement et qu’en même temps, elle ne lui empêche pas la possibilité de le penser.

Par exemple, la mère ne signifie pas à l’enfant que la loi de son propre désir à elle passe par la loi du désir du père et y passe exclusivement et en même temps cette mère ne signifierait pas non plus de façon exclusive à l’enfant, qu’elle n’y passe pas.

Cette oscillation dans laquelle l’enfant se retrouve, puisque c’est une oscillation sur la question de sa propre identité phallique, c’est donc forcément une oscillation sur la question de la castration. Poser la question être ou ne pas être le phallus c’est strictement identique à poser la question être ou ne pas être castré, ou castrable. Et ce que l’enfant découvre c’est que l’introduction de cet aspect de la question est une introduction qui est directement liée à la présence du père. C’est de ce côté-là qu’il pourra recevoir une réponse.

Cette intrusion de la figure paternelle est d’abord vécue par l’enfant sur le mode de l’interdiction. Le père apparait comme père à l’enfant d’abord parce qu’il est un père interdicteur.

Dans le vécu psychique de l’enfant, le père est d’abord immédiatement saisi comme un gêneur et très rapidement, ce père gêneur lui apparait comme interdicteur.

Qu’est-ce qui fait qu’un père qui apparait comme interdicteur est simultanément vécu par l’enfant comme un père privateur ?

Tout simplement parce que l’intrusion du père réalise (au sens de rendre réel) quelque chose auprès de l’enfant qui jusqu’à présent lui avait échappé. A savoir que la présence paternelle entérine bien l’incertitude de l’enfant du côté de son identité phallique.

Autrement dit, cette incertitude très rapidement, en raison de la présence du père, se traduit psychiquement chez l’enfant, par le fait que c’est le père qui interdit quelque chose qui, jusqu’à maintenant semblait bien fonctionner avec la mère. Il interdit du seul fait qu’il est là. Le résultat de cette présence interdictrice, c’est, au bout d’un certain temps, de faire chuter l’incertitude au bénéfice d’une certitude, c’est que l’enfant n’est pas ou n’est plus le seul et unique objet du désir de la mère. L’enfant est privé de cette identification phallique.

Remarque : Différence entre frustration-privation-castration

Cette distinction est bien nette chez Freud. Lacan a fait apparaitre à quel point, dans l’œuvre de Freud, ces trois termes renvoyaient à ce que Lacan appelle des catégories de manque différents.

Voir dans le séminaire : « La relation d’objet » 1956-57. In les séminaires du 5 au 12 décembre 1956.

Ces trois termes signifient un manque de l’objet. On est frustré d’un objet, castré d’un objet ou privé d’un objet. Ce qui fait que ces trois manques ne sont pas superposables, c’est que dans les trois cas, l’objet est différent, la nature de l’objet est différente selon l’un de ces trois registres. Mais la nature même du manque l’est aussi.

Pascal Couderc

Psychanalyste

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