Drogues et toxicomanies : les aspects psychologiques de la toxicomanie

Introduction

Toutes les sociétés, depuis l’origine des temps, ont connu la consommation de produits euphorisants, hallucinogènes, et les connaîtront toujours. De ce point de vue la prise de drogues n’est pas un problème nouveau..

Cependant, depuis une trentaine d’années, la banalisation des drogues et des pratiques de consommation associée à une augmentation des produits disponibles, il est de fait aujourd’hui que nous nous trouvons devant un véritable phénomène de société.

Il est donc important de faire la distinction entre :

1 – une prise de produits qui est souvent occasionnelle, et donc sans conséquences sérieuses. Chez les consommateurs, on distingue : usage récréatif, occasionnel, régulier, problématique de produits licites et/ou illicites chez les jeunes et les adultes.

2 – et la toxicomanie (qui suppose une conduite pathologique de la prise de produits).

Concernant la toxicomanie, nous nous trouvons face à une pathologie de la dépendance : dépendance à un objet inerte, et en même temps source de jouissance.

Il en est d’autres telles que :

  • l’alcoolisme (on compte en 99 : 2 millions d’alcoolo-dépendants, en France).
  • la toxicomanie médicamenteuse
  • l’anorexie/boulimie, vis-à-vis de la nourriture.

Mais, il est de fait que parmi ces pathologies diverses, la toxicomanie a bien mauvaise presse auprès de la population autant que de bon nombre de soignants.

Il suffit de s’interroger quelque peu sur ce formidable lieu commun de « la drogue » pour s’apercevoir que son mythe est le symétrique, en négatif , du mythe du médicament idéal, de la pilule du bonheur…….. Les produits qui y sont associés (les drogues) sont accusés de détruire simultanément l’individu et la société, alors que les autres (les médicaments) en seraient les meilleurs auxiliaires du mieux-être et du progrès.

Et pourtant, on sait combien en France la surconsommation de médicaments psychotropes est très proche pour certains d’une pathologie toxicomaniaque.

Devant la diversité des toxicomanies (diversité des produits utilisés), la diversité des individus concernés, des traitements utilisés, il est difficile de proposer une définition claire et précise de la toxicomanie.

Aussi, nous serons amenés à passer en revue différentes théories et pratiques dans ce champ si complexe des toxicomanies.

Les différentes théories et pratiques :

Rappelons que la notion de toxicomanie est née, à la fin du XIXème siècle, d’une volonté de quelques cliniciens de globaliser dans une même entité des consommations nocives de différentes substances. Il s’agissait de dépasser les séparations d’alors entre morphinomanie, cocaïnomanie, éthéromanie, etc., mais aussi de dessiner une nouvelle figure pathologique caractérisée par l’impulsivité et l' »incurabilité » : le toxicomane.

L’alcoolisme est à cette époque une question autre, traitée différemment. L’alcool, en effet, ne peut être considéré comme toxique en soi car ce serait mettre en accusation le vin, un symbole trop intimement lié à l’identité française pour que cela puisse s’imaginer.

Durant plusieurs décennies depuis les années 1950, la nosographie psychiatrique française a rangé la toxicomanie et l’alcoolisme à côté des perversions sexuelles dans le vaste fourre-tout des « psychopathies » ou des « déséquilibres psychiques », premier chapitre des maladies mentales chroniques dans le manuel de psychiatrie d’Henri Ey (ouvrage qui a servi de base à la formation de générations de psychiatres). Cette conception reliant confusément alcoolisme et toxicomanie aux perversions a perduré longtemps et elle est à l’origine de nombreuses contre-attitudes d’équipes soignantes. Avec le DSM, on peut craindre qu’elle retrouve une apparence de modernité à travers la catégorie quelque peu ambiguë des « personnalités anti-sociale ».

Parmi les théories très en vogue et donc des traitements qui en découlent citons :

Le comportementalisme

D’une façon générale le courant de pensée comportementaliste ne fait aucun lien entre la consommation de drogue et d’éventuels soubassements psychologiques. Elle réfute par principe l’existence de motivations inconscientes.

Dans les structures comportementalistes on présuppose que la drogue est venue se greffer de façon accidentelle sur un organisme sain et qu’il suffit d’empêcher un certain temps la mauvaise habitude de s’exercer pour que le sujet redevienne sain.

Ceci peut être le cas pour certaines toxicomanies récentes mais, là les sujets consultent rarement et parviennent à décrocher seuls.

Autant la cure de sevrage physique est facile, autant il est difficile de rester abstinent longtemps. La fréquence des rechutes après sevrage physique peut conduire l’entourage a rêver d’un traitement radical, voire d’un traitement miracle qui puisse être appliqué à l’insu du toxicomane qui refuse de se faire soigner.

D’où le foisonnement de structures et de techniques de soins différentes proposant toutes un traitement radical.

Exemple la postcure d’APT® dans l’Ain, crée par Jane Birkin). Dans cette postcure on propose un temps de travail de deux mois avec des psychothérapies tous les jours. Au préalable il est demandé au patient d’être complètement sevré de méthadone et de tous médicaments, ce qui n’est pas sans risque lorsque l’on a affaire à une pathologie état limite ou psychotique qui peut se décompenser en l’absence de médicaments et sous la pression du travail psychothérapeutique intensif. L’objectif étant ici comme ailleurs d’en finir radicalement avec les conduites toxicomaniaques.

La théorie neuro biologique

Sur le plan neurobiologique, un consensus scientifique existe sur le fait que la plupart des substances psychoactives agissent sur les circuits neuronaux dits  » de la récompense  » en activant les neurones de l’aire tegmentale ventrale et leurs projections dopaminergiques d’un côté sur le cortex préfrontal et de l’autre sur le noyau accumbens.

Les phénomènes d’auto-administration chez l’animal et les mécanismes de renforcement semblent également comparables.

De plus, il apparaît que, quelle que soit la substance en cause, les phénomènes de dépendance reposent sur (ou provoquent) des perturbations de ces circuits neurochimiques, en particulier la voie dopaminergique mésolimbique.

Cette dépendance se traduit, à l’ arrêt de la consommation, par un syndrome de sevrage dont l’expression symptomatique et l’intensité sont différentes selon le produit en cause.

Rappelons cependant que depuis longtemps, la tendance est de réduire la problématique de l’addiction à une simple affaire de produits.

L’élaboration théorique et le compte-rendu des données cliniques dont nous disposons nous montrent tout au contraire que cette affaire est loin d’être une simple affaire de molécules.

Cette tendance ne fait que conforter la société d’abord, et les addictés ensuite que tout cela n’est qu’une affaire de désordres chimiques.

Théories psychopathologiques :

Dans une perspective nosographique, le toxicomane donne à observer des éléments psychopathologiques relevant de chacune des grandes structurations psychologiques, sans qu’il soit possible de les systématiser dans l’un des modèles les plus typés que sont:

  • La Psychose
  • La Perversion
  • La Névrose.
  • Les États Limites

S’il est bien vrai que chaque toxicomane est différent, que donc nous avons affaire à des personnalités très différentes, à des structures psychiques différentes ; ici, dans cette perspective psychopathologique les traitements de soins sont souvent d’ordre psychiatrique et donc médicamenteux.

Il est largement admis aujourd’hui par les chercheurs et les cliniciens qu’on ne devient pas toxicomane par hasard et que la grande majorité des toxicomanies actuelles sont à mettre en rapport avec des troubles dans les processus de maturation de la personnalité.

Pour CI. Olievenstein le problème de la drogue est une équation à trois paramètres : la rencontre du produit, d’une personnalité et d’un moment socioculturel.

La psychose

Dans le premier cas, la drogue (le plus souvent un opiacé) vient calmer l’angoisse de morcellement ou anesthésier la persécution paranoïaque.

En leur « prêtant du corps », elle permet à ces sujets d’éviter ou de retarder l’entrée dans une activité délirante. Il s’agit souvent là de personnes se présentant comme de grands toxicomanes qui ne peuvent sans risque abandonner des prises de toxiques tant elles préservent leur intégrité psychique.

La prise de drogues prend alors une valeur d’auto-médication remplaçant efficacement le traitement neuroleptique que le patient ne souhaite pas prendre.

Le sevrage trop brutal ou la mise sous traitement de substitution insuffisamment dosé sont susceptibles de réactiver de terrifiantes angoisses jusque-là contenues par la toxicomanie, pouvant donner lieu à un passage à l’acte suicidaire ou bien à l’éclosion d’un syndrome délirant (discordance, hallucination, automatisme mental, etc.).

L’un des premiers objectifs de la prise en charge va souvent consister à faire accepter ce traitement psychiatrique, ce qui se heurte à de sérieuses difficultés: de nombreux patients préférant maintenir une pseudo-identité de toxicomane plutôt que d’endosser celle du « fou ».

Cela conduit certains patients à devenir ces « patates chaudes » renvoyées d’un service à un autre, chacun s’appuyant sur la part du diagnostic qui ne les concerne pas pour ne pas avoir à prendre en charge des malades souvent difficiles.

La perversion

Si l’on retient l’hypothèse psychanalytique d’une organisation perverse (souvent reliée au déséquilibre psychique, marquée par  » le primat de l’agir, l’absence de conflit, l’incapacité au transfert « , il faut souligner d’abord qu’on la rencontre peu dans la clinique des toxicomanies.

Sans doute parce que le système défensif pervers, constitué pour éviter et même dénier l’angoisse, est suffisamment efficace pour ne pas recourir à une drogue. Sans doute aussi parce que ce type de personnalité est tourné vers l’assujettissement de l’autre, ce qui est peu compatible avec l’assujettissement à une drogue.

On le rencontre probablement plus du côté des dealers.

Ce type de patients met à rude épreuve les équipes et les soignants : ils poussent généralement très loin une sorte de mise en compétition de l’institution avec  » la drogue  » pour mieux démontrer son impuissance, et ils produisent un contre-transfert tellement négatif, une telle impossibilité à s’identifier à eux, que le traitement n’aboutit généralement qu’à renforcer le montage initial.

La Névrose

Si la psychose et la perversion ne concernent qu’une minorité d’individus, tant dans la population générale que parmi les toxicomanes, il n’en va pas de même pour la névrose et/ou la dépression.

Ce sont des toxicomanies qui peuvent débuter à tout âge, aussi bien chez des adultes que chez des adolescents pour lesquels elle sert de mise en scène d’un conflit œdipien non surmonté.

Les parents ou le partenaire sont extrêmement présents dans l’évolution du rapport à la drogue, très actifs aussi tout au long du parcours.

Cela rend ces toxicomanies assez souvent accessibles à une psychothérapie individuelle et à une aide thérapeutique familiale.

On ne peut donc pas définir un « profil psychologique type du toxicomane « .

Témoignage d’une jeune femme toxicomane :

« J’ai une personnalité excessive qui est dominée par la peur et c’est beaucoup pour ça et pour calmer une angoisse une espèce de tension, que j’ai encore d’ailleurs et avec laquelle j’apprends à vivre ; j’ai consommé pour me calmer; c’était l’effet inverse mais c’était ce que je recherchais ; à partir du moment où je consomme il y a une espèce de compulsion qui se produit en moi. Avec la volonté j’ai beau me dire « ça n’est pas bon, c’est pas la peine », c’est plus fort que moi, c’est quelque chose de physique, une compulsion qui envahit ma volonté ! »

Témoignage d’une toxicomane :

« à l’époque çà servait à structurer ma vie ; je me levais, j’avais besoin de consommer, je faisais ce qu’il fallait, j’étais en manque, je cherchais l’argent pour obtenir ce dont j’avais besoin ; je structurais ma vie comme ça, la drogue structurait ma vie, sinon j’étais face à moi et à toutes mes angoisses, c’est dans ce sens là que je pense que c’était une structure ; si je n’avais pas eu ça je pense que je serais devenue folle »!

Témoignage d’un toxicomane

« j’ai commencé à consommer des drogues dites douces à l’âge de dix-huit ans, puis ça a été vite une consommation pour essayer de rendre la vie plus supportable. Essayer de remplir quelque chose qui pourrait s’appeler la peur. J’ai toujours eu cette sensation de peur et je me suis aperçu qu’en consommant ce produit j’arrivai à combler cette espèce de manque, le manque de confiance en moi et la peur par rapport aux autres, et très vite ça été quelque chose qui a été nécessaire dans ma vie ;

« Dans une soirée avec des amis il fallait que je tombe. J’avais une expression comme ça : « je me finissais » et puis le lendemain matin j’étais mal et il fallait que je recommence, jusqu’au jour où j’ai rencontré un produit qui était encore plus miraculeux parce que plus pratique à prendre ; je n’ai jamais utilisé de seringue, mais c’était extrêmement pratique de pouvoir faire une ligne comme ça ; au début quand j’ai découvert ce produit c’était très bien parce que une ligne ça durait pendant plusieurs heures.

Et du coup c’était très bien parce que il n’y avait plus d’angoisse, plus d’anxiété, c’était vraiment quelque chose de miraculeux ; je me rappelle très bien d’ailleurs quand j’ai goûté l’héroïne pour la première fois de ma vie j’ai eu l’impression d’avoir trouvé ce que je cherchais et cette sensation là est encore très nette aujourd’hui.

Témoignage d’un autre toxicomane

« c’est-à-dire qu’au départ il y a un grand malheur chez les toxicomanes et c’est chez 99 % des cas; ça vient d’un grand malheur d’une solitude d’un manque d’amour ; c’est pas pour rien qu’on appelle ça le manque, le manque de drogues, mais avant le manque de drogue il y a le manque d’amour ; de toute façon il y a un gros vide dans la personne et donc dans la mienne ! »

Théorie psychanalytique

LA QUESTION DE LA DÉPENDANCE

Une des questions qui se pose régulièrement au toxicomane mais aussi aux soignants est celle de la dépendance ; dépendance physique (le manque) et dépendance psychique.

la dépendance physique :

Certains produits entraînent une dépendance physique : l’organisme réclame le produit à travers des symptômes, variant selon la substance consommée, qui traduisent un état de manque. La privation de certains produits tels que les opiacés, l’alcool et certains médicaments psychoactifs engendre des malaises physiques : douleurs avec les opiacés, tremblements majeurs avec l’alcool, convulsions avec les barbituriques et les benzodiazépines. Celui-ci peut s’accompagner de troubles du comportement (anxiété, irascibilité, angoisse).

La dépendance psychique :

Comment expliquer en effet qu’après 4 ans d’incarcération un sujet puisse  » raccrocher  » à l’héroïne le jour de sa sortie, alors même que son organisme sevré depuis de longues années n’est plus imprégné de drogue?

Définition : La privation d’un produit entraîne une sensation de malaise, d’angoisse, allant parfois jusqu’à la dépression. Une fois qu’elle a cessé de consommer, la personne peut mettre longtemps à s’adapter à la vie sans le produit. L’arrêt de la consommation bouleverse ses habitudes, laisse un vide et permet la réapparition d’un mal être que la consommation visait à supprimer. Cela explique l’apparition possible de rechutes ; elles font partie du lent processus vers l’abstinence, qui, à terme, peut permettre d’envisager la vie sans consommation.

D’un point de vue psychanalytique nous pouvons dire que l’homme se construit à partir de son état de dépendance primaire, mais en le dépassant.

Tout commence en effet par la dépendance :

Il suffit d’observer un nouveau-né attendant en pleurs la tétée, puis de l’observer en pleine succion pour comprendre ce qu’est la dépendance du nourrisson vis-à-vis de sa mère, tant dans la souffrance aiguë de la faim que dans la quiétude paradisiaque de la complétude.

L’état de dépendance est donc la matrice où va s’initier et se mémoriser l’expérience du besoin et de la jouissance ; une matrice où l’angoisse va trouver ses significations, ses apaisements, ses représentations imaginaires, ses mécanismes de défense pour différer l’état de frustration, et pour produire la satisfaction.

L’intériorisation de l’absence temporaire de la mère est couramment considérée comme fondatrice du passage du besoin au désir:  » C’est le manque qui, introduisant la dimension temporelle de l’attente, constituera le désir.  »

Cet accès au désir en même temps qu’à la relation objectale (c’est-à-dire la relation à un autre sujet capable d’amour) est donc conditionné par la qualité des satisfactions et des séparations qu’il peut trouver dans ses échanges avec l’objet. Dans le cas contraire, celui-ci sera devenu  » le Grand Frustrateur  » ou  » l’impossible à Manquer « .

D’où, dans certains cas l’utilisation de toutes ces choses qui peuvent satisfaire un besoin et éviter la confrontation au désir et à la pensée :  » la drogue  » bien sûr, mais aussi le jeu, la compulsion au travail, à l’argent, à la consommation, etc.

Tous ces pourvoyeurs de plaisirs instantanés, dénués en eux-mêmes d’affects, et censés n’être là que pour combler les moindres vides, les moindres manques.

En quelque sorte, le sujet qui s’abandonne à  » un mariage heureux avec la drogue « , veut faire le saut de la dépendance à l’indépendance en faisant l’économie du conflit, de la perte et de la rencontre incertaine avec le désir de l’Autre. Mais à ce faire il s’interdit d’entrer véritablement en relation, il s’isole ( » la came isole de force « ), il s’empêche le mouvement et le changement. Il se fige dans une histoire qui devient une non-histoire.

En vérité c’est la situation d’être piégé qui est inconsciemment recherchée d’emblée.

Les prédispositions de certains sujets à la toxicomanie :

Importance de la relation mère-enfant.

Pendant la petite enfance, on retrouvera dans nombre de cas une difficulté à établir la  » juste distance  » entre mère et enfant :

  •  trop peu de présence, trop peu de maternage (qui peut laisser la trace psychique d’un sentiment d’abandon, de vide affectif insupportable). La consommation de drogues est alors tentative de lutter contre la dépression, et le sentiment d’abandon. Lutte aussi contre la culpabilité qui pousse l’enfant à penser qu’il est responsable de cet abandon, ( il n’était pas le bon objet de la mère), donc haine de soi.
  • Ou bien, au contraire, surprotection (une mère trop présente qui étouffe son enfant) ;
  • Ou alors la mère qui ne saurait pas, ou ne pourrait pas distinguer la signification des cris de son bébé (la demande) et y répondrait par une réponse nourriture systématique, favorise la dimension orale, donc le recours ultérieur à des pratiques d’incorporation, à la place de la parole, de l’échange, donc d’un processus de mentalisation.
  • La mère qui anticipe les besoins, qui écrase la demande de l’enfant, donc pas de frustration, de perception de manque, (c’est le manque de manque).
  •  Parfois les deux extrêmes alternent ; parfois l’ambivalence traduit sous forme surproductrice un désir profond et censuré de rejet ou de mort sur l’enfant.
  •  Les maltraitances physiques et, singulièrement chez les jeunes filles, les antécédents de viols, sont souvent rapportés parmi les blessures infantiles chez des adolescent(e)s présentant des troubles graves des conduites sociales (comportements délinquants, etc.).

Mais se retrouvent très souvent aussi, des blessures affectives laissées par des abandons, des rejets, des indifférences ou des relations ambivalentes et non maîtrisées par les parents.

  • Des parents alors eux-mêmes accaparés par leurs propres dépendances non dépassées qui prennent parfois figures pathologiques (alcoolisme notamment chez le père, dépression chronique de la mère, etc.).

Rappelons, à propos de la « juste distance  » l’importance de la Loi symbolique, celle qui pose la question de la séparation, par conséquent l’importance à accorder ici au pôle paternel.

Ce qui se trouve donc interrogé c’est la qualité des relations mère-enfant, relations souvent insuffisamment soumises à une Loi symbolique, la Loi du Père.

Les personnalités « addictives » sont bien souvent aux prises avec la problématique de la séparation impossible.

La difficulté de séparation n’est pas élaborée mais contournée et remplacée par une relation de dépendance toxicomaniaque dans une consommation répétitive de la drogue; toute confrontation au manque est ainsi évitée.

Le registre est celui du  » manque de manque », caractéristique selon C. Olievenstein, de la toxicomanie.

Du coté du père :

  • Défaillance paternelle, qui n’aurait pas introduit la loi entre la mère et l’enfant, loi structurante (loi interdictrice puisqu’elle interdit les désirs incestueux sur la mère, mais non persécutrice puisqu’elle ouvre la relation aux autres, au désir de l’autre).
  • Identification au père, si celui-ci est aussi dans un mode de dépendance (alcool) ou un mode de vie marginal non toléré par la mère.

Dans les antécédents pathologiques des toxicomanes on retrouve beaucoup de tentatives de suicide, ce qui donne à penser qu’il existe des analogies structurales à l’origine de ces deux comportements autodestructeurs.

La période de l’adolescence

Pour comprendre la nature psychopathologique des conduites toxicomaniaques, il faut les resituer dans le contexte plus général des troubles du comportement des adolescents.

En effet la forme de toxicomanie qui pose problème est celle qui advient à l’adolescence et au début de l’âge adulte autour de la question œdipienne et de la menace de castration.

L’autonomisation

Se construire une autonomie (non pas une abolition de toute dépendance mais une diversification et une plus grande distance vis-à-vis de ce dont on dépend), c’est se construire comme sujet en tant qu’ayant sa propre identité. C’est accepter de renoncer aux protections du Jardin d’Eden de l’enfance.

Mais il n’y a pas d’identification sans une certaine reconnaissance de ses dépendances. Si celles-ci sont violemment rejetées, c’est souvent pour tenter de répondre aux besoins internes de rompre avec celles trop intenses ou trop absentes – de l’enfance.

Sans cette sécurité du lien, c’est la peur de l’abandon qui prédomine, et il ne peut y avoir d’individualisation assumée.

La clinique de l’adolescence est marquée du sceau de sa problématique dont les caractéristiques sont la dépression, la sexualisation, le choix de son identité et la tendance à agir.

Les différents symptômes de mal-être à l’adolescence se rattachent à cette problématique qu’il s’agisse de conduites suicidaires, de conduites à risque, de délinquance, d’inhibition, d’anorexie-boulimie ou d’usage de drogues.

L’événement biologique et psychologique de la puberté prend toujours l’adolescent de court, c’est-à-dire que bien qu’il ait su et attendu cette transformation en corps adulte, bien que cette attente ait été valorisée: « quand je serai grand « , il fait l’expérience que la transformation réelle de son corps et de ce qui s’y passe ne concorde pas au cadre de représentation qui la préformait, que le jeu de maîtrise de la phase de latence est inadéquat pour contenir les nouvelles données de son existence.

Pour faire face aux pulsions nouvelles, érotiques ou agressives, l’adolescent normal doit faire des efforts complexes d’adaptation psychique. Certains, incapables de fournir ces efforts vont recourir à la drogue pour  » geler  » les pulsions.

Parmi les solutions pathologiques trouvées, la solution toxicomaniaque tient une place à part, car elle établit des compromis à la source même des paradoxes, court-circuitant en ce sens tout travail d’élaboration psychique pouvant exister quand même dans des solutions pathologiques plus névrotiques.

La première expérience.

Il est rare que l’initiation à une drogue se fasse en dehors d’un groupe. Même si, antérieurement, préexistaient un désarroi, un malaise diffus ou plus précis, conscient ou inconscient, la « solution  » proposée le sera toujours par des pairs, des compagnons de vie.

« Dans la bande, il faut prouver aux autres que l’on est digne d’eux, en transgressant avec eux la loi des adultes, en faisant la preuve de son courage et de sa détermination. »

On voit se répandre certains usages de drogues au sein de groupes « en galère « , comme ceux de jeunes adolescents errant au centre des grandes villes et consommateurs de barbituriques, de trichloréthylène ou de benzodiazépines. Comme ce fut le cas aussi pour certains groupes ayant vu le jour dans les banlieues depuis les années quatre-vingt, adeptes de l’héroïne et, peut-être bientôt du crack et du maniement des armes, comme aux États-Unis.

Dans d’autres milieux sociaux le temps de l’adolescence s’allonge et l’ennui s’installe, les jeunes cherchent à trouver limites, intérêts dans des expériences nouvelles telles que les rave-parties ou plus banalement des regroupements autour de jeux interdits (cannabis, alcool, ecstasy, etc.).

Citons d’autres facteurs de risques tels que la précocité des premiers usages de drogues, l’incapacité des adultes proches à faire limite, la déscolarisation ou encore l’adhésion à un groupe qui scelle ses relations internes à un style de vie comportant l’usage de drogues.

La découverte du produit se fait souvent à un moment fort de l’histoire de l’adolescent. Par la découverte de cet objet bizarre qu’est la drogue, l’adolescent règle d’un coup, tout et tout de suite dès le départ, le sort du temps: de l’attente, de la frustration, du conflit, de l’investissement narcissique de la transformation du corps, de l’angoisse de castration liée aux identifications sexuelles.

Avec cet objet, l’adolescent pense ne plus être tributaire du désir de l’autre et de la déception qu’il peut occasionner. Mais le piège se referme sur lui, et là où il croyait se délivrer du pouvoir, de l’objet, il retrouve la dépendance par rapport à un objet, matériel qui va le dominer bien plus que, lui-même ne le dominera.

Les conduites à risque à l’adolescence.

A l’âge adolescent, ces sujets manifesteront volontiers des conduites à risques, comme une ultime tentative pour rompre la dépendance primitive.

Le recours à l’agir signe la défaillance des processus psychiques à maintenir un lien stable à l’objet.

Dans ces conditions, le passage à l’acte devient une nécessité de l’économie psychique afin de sauvegarder cette identité menacée.

En agissant, l’adolescent se redonne un rôle actif, restaure des limites entre dedans et dehors, entre l’objet et lui et suscite une réaction de l’entourage.

Cet appel à la réaction de l’environnement peut prendre la dimension d’une véritable « fonction ordalique « .

La fonction ordalique

Le concept de  » conduites ordaliques  » serait le fait d’un sujet de s’engager de façon objective dans des épreuves possiblement mortelles.

Le fantasme ordalique consisterait à s’en remettre corps et âme à une puissance extérieure, pour la laisser décider soit de sa mort, soit de son droit absolu à la vie

Le jugement de Dieu a été avec le serment, le mode preuve universel de toutes les sociétés. Il s’agissait initialement d’épreuves qui utilisaient des éléments naturels: l’eau, le feu, les plantes… pour interroger directement les puissances sacrées présentes dans l’univers quotidien, pour éprouver à la fois la frayeur et la protection des ces puissances sacrées.

Aujourd’hui, dans un contexte général de prophylaxie et de lutte contre tous les risques mortels nous voyons paradoxalement se développer un goût pour des pratiques risquées : Pratiques sportives tout d’abord, de  » sports à sensation « , de glisse, de vitesse, de vertige dans lesquels existe bien une réalité ou un sentiment de prise de risque. Ainsi voit-on à Paris des jeunes en patins à roulettes s’accrocher à des voitures pour essayer de battre des records de vitesse.

D’une certaine façon l’adolescent réintroduit la dimension de la mort de plus en plus déniée dans la société occidentale.

Mais c’est aussi la mort de l’enfance (la mort de son enfance) qu’il met en acte, de façon d’autant plus risquée et répétée que les adultes, à commencer par ses parents, ne veulent pas voir ou reconnaître la métamorphose de leur enfant.

Une fonction éternelle des héros aujourd’hui de film, de télévision, de bande dessinée, de littérature est de nous permettre de vivre par procuration un risque, tout en étant assurés de la protection du Destin, de Dieu, « le plaisir de risquer sa vie, tout en sachant que tout se passera bien « .

Le propre des sportifs à risque, de champions de Formule 1, des matadors, des cascadeurs, est bien de mettre en avant un tel savoir-faire, qu’ils permettent d’oublier la réalité des risques encourus.

En opposition à cette technique, à cette maîtrise qui se voudrait absolue, c’est de façon plus sauvage, sans grand apprentissage que des adolescents pratiquent des conduites à risque. Depuis les années 50, la prise de risque a constitué une arme importante dans ce que l’on devait appeler le « conflit, de générations ». Ce furent des épreuves dangereuses d’initiation à des bandes, mises en image par exemple dans la  » Fureur de vivre » ou des duels comme dans  » West Side Story »… En bande ou de manière plus informelle, plus solitaire, moins socialisée, les jeunes s’imposaient des épreuves possiblement mortelles.

Une métaphore initiatique:  » le passage « .

Pour tenter d’expliquer ces différentes conduites, la psychologie, la psychanalyse ou la sociologie recourent souvent de façon explicite ou implicite à la problématique du passage, à ce que l’on peut appeler la métaphore initiatique : les adolescents actuels, en s’imposant des épreuves, en prenant des risques, rejoueraient des scénarios de rites de passage de sociétés sauvages.

Mais il est évident qu’une épreuve imposée devient absurde, voire insensée en l’absence de toute reconnaissance par le groupe social, puisqu’il ne saurait y avoir initiation sans reconnaissance du passage par le groupe. On voit cependant dans cette démarche, dans la prise de risque elle-même la quête d’une limite, la recherche d’une loi dont les adultes ne seraient plus vécus comme les dépositaires.

Il est bien évident que l’usage de drogues comporte une part de provocation, de défi, de recherche délibérée du risque et ce qui fait toute l’importance du recours si dramatisé à l’injection, au shoot : véritable mythologie moderne, l’overdose a terrifié les parents, fait la Une des médias.

Certaines conduites transgressives ont pour but d’invalider les dépositaires ordinaires de la loi, les parents, les éducateurs, les juges… pour s’adresser directement à un « Autre » énonciateur de cette loi: Dieu ou le destin, la chance, le hasard… Ainsi peuvent se rapprocher le jeu du vrai joueur, des conduites délinquantes, la toxicomanie, d’autres formes de prise de risque.

La toxicomanie comme symptôme familial

La dépendance toxicomaniaque n’a de sens que si on la resitue dans le contexte familial. Toute approche familiale devrait d’ailleurs être envisagée d’un triple point de vue : la famille au moment de l’enfance du sujet, la famille à l’adolescence du même sujet, la famille après la découverte de la toxicomanie.

Redisons avec netteté qu’il n’existe pas de famille type  » toxicomanogène  » et qu’il faut se garder d’établir des relations simplificatrices de causalité directe entre telle occurrence dans l’histoire familiale et la survenue ultérieure d’une toxicomanie. Il s’agit de facteurs complexes et multiples parfois très précoces dont la résultante d’ensemble a pu jouer un rôle dans l’organisation problématique de la personnalité du sujet.

Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment il est intéressant de voir quelle place prend le symptôme dans l’économie de l’ensemble des relations familiales.

Nous pouvons retenir plusieurs problématiques présentes dans les familles de toxicomanes:

  • Les séparations impossibles, lorsque la toxicomanie légitime le maintien de l’enfant au domicile familial, évitant de confronter ses parents à leur propre solitude dans un contexte de deuil à faire ou à venir de leurs propre parents.
  • Les conduites incestueuses ou para-incestueuses, sorte de  » mariage  » intrafamilial, relation privilégiée et fortement érotisée entre par exemple une mère et son fils, que la prise de drogue vient légitimer.
  •  Les transgressions transgénérationnelles, transgression de la loi par les parents, déviances ou fascination pour les conduites déviantes.
  • Les problèmes d’acculturation, lorsque les jeunes doivent obéir à un double système de valeurs, parfois contradictoires.

Avec l’adolescence, la perspective du départ de la maison peut être ressentie comme une menace pour l’équilibre familial. Le maintien ou le renforcement des liens de dépendance entre le sujet et son milieu familial que l’on voit alors se développer peut constituer un environnement favorable à l’émergence d’une conduite addictive.

On observe tout un va-et-vient de l’adolescent entre ses conduites marginales, toxicomaniaques, risquées, lointaines et les retours répétitifs vers l’univers maternel ou ce qui en tient lieu d’où il repartira de nouveau à grand fracas pour y revenir irrésistiblement.

Une fois la toxicomanie établie il n’est pas rare que les parents, malgré la multitude d’indices inquiétants, passent des mois voire des années avant de pouvoir admettre le problème. Tout se passe le plus longtemps possible  » comme si  » tout continuait d’aller bien, sans menace pour le statu-quo.

Lorsque les faits deviennent incontournables les parents sont abasourdis, ne comprennent pas :  » Comment en est-il arrivé là ? Nous lui avons toujours tout donné, il n’a jamais manqué de rien « . En effet, dans ces cas, les frustrations ont toujours été évitées au mieux et les relations à type de comblement ont été fréquentes. Il n’a manqué de rien… sauf de manque.

En apparence, ces conduites sont susceptibles de faciliter la séparation, mais en réalité tout et tous concourent toujours à permettre le retour au bercail.

L’usage de drogues est objectivement déploré, des démarches d’aides et des soins sont organisés, on prend des mesures… mais on paye financièrement les dettes de la drogue le plus longtemps possible. On observe les départs tonitruants mais on rappelle que la porte est toujours ouverte.

A bout de patience on finit par dire qu’elle est fermée, mais on accueille à nouveau à la première manifestation. On dit qu’il faut qu’il se débrouille mais on déclare qu’il est si fragile en ce moment qu’il faut bien s’occuper de lui, de ses affaires, de sa santé, de son travail…

Tout se passe comme si un équilibre nouveau, autour de la toxicomanie et des souffrances pour tous ceux qui l’accompagnent, s’établissait désormais pour cette famille, équilibre que tout le monde inconsciemment concourt à maintenir.

Pascal Couderc

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