La naissance de la psychanalyse (13) : Lacan

V – LACAN

A – LA QUESTION DU DESIR ET DE SON OBJET

B – LA QUESTION DU COMPLEXE D’ŒDIPE ET DE LA CASTRATION

A – LA QUESTION DU DESIR

C’est une question que Lacan situe exactement au point où Freud l’a lui-même située, c’est-à-dire au niveau des expériences de première satisfaction.

Le point de départ est la première expérience de satisfaction (exemple de la pulsion alimentaire)

Il faut convenir que l’enfant naissant est constitutivement assujetti, dans son être, aux exigences du besoin. Et pour cette raison, les premières manifestations de ces impératifs organiques, se manifestent par des états de tension du corps. Etats de tension qui constituent globalement ce que l’on pourrait appeler la réponse du corps à l’état de privation. L’incapacité où se trouve l’enfant en naissant, d’assumer lui-même la satisfaction de ses besoins, exige la présence d’un autre. Un autre que, par convention théorique, on va appeler petit autre.

Le petit autre, c’est un autre semblable à soi, c’est un alter ego, c’est autrui.

Cette présence du petit autre pour l’enfant, elle est exigée par le fait qu’il est incapable d’assumer lui-même la satisfaction de ses besoins, mais elle est tout aussi bien exigée par le fait qu’il n’a aucun savoir prédéterminé sur ce qu’est l’objet de ses besoins et sur ce que peuvent être les processus de satisfaction.

Toute la question est : comment va s’effectuer la prise en charge de l’enfant par ce petit autre, qui est donc comme tel, la plupart du temps, la mère ou un substitut maternel.

Ces manifestations du corps, la mère les reçoit comme des signes qui lui seraient adressés par l’enfant.

Du point de vue de l’enfant, c’est impensable d’imaginer que dès ses premières expériences, dès la première, l’enfant utilise un état de tension corporelle comme quelque chose qui pourrait être un message qu’il adresserait intentionnellement à la mère.

Mais pour la mère, il y a une interprétation immédiate de ces manifestations organiques, physiques, physiologiques, comme des signes qui lui sont adressés.

Ce qui veut donc dire, qu’il y a du sens, donc que ces manifestations n’ont de sens que parce que la mère leur en donne. En revanche, on ne peut pas dire qu’il y a quelque chose d’intentionnel chez l’enfant, à ce niveau.

Le fait que la mère attribue un sens à quelque chose qui n’en a pas forcément du point de vue de l’enfant, ça a pour conséquence immédiate, fondamentale, de placer l’enfant dans un univers symbolique, dans un univers sémantique.

Dès que l’enfant est placé, par la mère, dans un univers de sens, il s’institue une communication.

La communication ne se met à fonctionner entre la mère et l’enfant que parce que la mère commence à placer l’enfant dans un univers sémantique.

Dès lors qu’elle l’a placé dans cet univers de communication, l’intervention de la mère constitue donc une réponse à quelque chose qu’elle a d’abord supposé être une demande de l’enfant.

Si on dit que la mère inscrit l’enfant dans un univers sémantique, c’est évidemment l’univers de son propre discours à elle, de ses propres significations à elle puisque c’est elle qui attribue du sens.

Autrement dit, elle assujettit l’enfant à une référence symbolique (système de communication). Ce petit autre inscrit donc l’enfant dans un référent symbolique qui est le sien, celui de la mère.

Le fait que ce petit autre puisse d’une certaine façon assujettir l’enfant à ses propres significations, a pour conséquence, chez l’enfant, qu’il va se représenter ce petit autre comme un autre privilégié. Ce petit autre privilégié, dans le sens où c’est cet autre qui inscrit l’enfant à la référence symbolique, qui ouvre l’enfant au système de la communication, ce petit autre privilégié pour l’enfant, c’est ce qu’on appelle le grand Autre.

C’est une des significations qu’on peut attribuer à un concept de Lacan, le grand Autre.

Le grand Autre, ici, c’est l’être qui sert de référence symbolique à un autre.

Si l’enfant est tributaire de l’univers des significations de la mère, il est donc inévitablement assujetti au désir de la mère.

Cette mère se mobilise à l’endroit de quelque chose qu’elle a déjà interprété comme une demande, pour apporter une réponse.

Il est bien évident que la nature de la réponse est directement tributaire du désir de la mère.

L’assimilation de l’objet alimentaire va produire, au niveau du corps de l’enfant, une détente organique. Cette détente organique correspond à la réduction de l’état d’excitation originaire. Cette détente organique va être investie de sens par le grand Autre, par la mère.

Le corps de l’enfant demandait un objet de satisfaction.

Une fois qu’il l’a eu, il l’a eu.

Mais la mère investit de sens cette détente. Cette réponse prend à nouveau pour la mère valeur de message. Selon le message que la mère croit recevoir de l’enfant, elle va répondre à nouveau. La réponse sera appropriée à la signification du message qu’elle y a déjà donné.

La signification de message est pour toutes les mères à peu près identique. A savoir, vécu comme un témoignage de reconnaissance que l’enfant adresserait à la mère.

Donc, avec une telle interprétation signifiante, on voit comment l’enfant est pris dans le désir de la mère.

En fait, la réponse maternelle ici, contribue à prolonger la détente du corps, et dans la mesure où cette prolongation de la détente, du bien-être du corps n’est plus strictement indispensable, cette détente, ce plaisir supplémentaire, c’est la jouissance de l’enfant. C’est donc bien la mère qui introduit l’enfant à la dimension de la jouissance au-delà de la satisfaction du besoin.

Au terme de cette expérience, l’enfant est introduit à une nouvelle possibilité psychique, qui lui était jusque-là étrangère, c’est la possibilité de désirer.

L’enfant va pouvoir désormais désirer quelque chose puisqu’il en a eu au moins une expérience. Que cette expérience est inscrite psychiquement, qui est donc soutenue par des représentations et la dimension du désir, c’est une dimension qui va s’étayer sur ces représentations psychiques, sur ces traces mnésiques.

Donc, au niveau d’une seconde expérience de satisfaction, on peut dire que l’enfant peut mobiliser pour son propre compte, quelque chose à quoi il a été introduit par la mère, par le grand Autre. Et là, on peut dire que l’enfant demande.

On a mis du sens sur un certain nombre d’états de son corps et lorsque ces états du corps se manifestent, l’enfant peut les mobiliser intentionnellement à l’adresse de l’Autre. A ce moment-là, on a une communication réellement signifiante de l’enfant à l’endroit de la mère.

Le désir

Pour Freud, le désir nait du réinvestissement d’une trace mnésique. C’est en ce sens, et en ce sens seulement que l’on peut parler de désir en psychanalyse.

Donc, ce désir, qui s’origine dès son départ, au niveau psychique et qui se déroule et se déploie exclusivement au niveau psychique, c’est une tension dynamique qui sert, dans un premier temps, à se représenter la satisfaction sur un mode anticipé et ultérieurement, quand l’enfant devient de plus en plus autonome, c’est ce désir qu’il va mobiliser activement dans sa recherche des objets.

Il mobilise le sujet vers des processus de satisfaction.

Il n’y a pas de satisfaction de désir dans la réalité. La seule satisfaction de désir, c’est l’accomplissement de désir (satisfaction hallucinatoire).

S’il n’y a pas d’objet du désir dans la réalité, il n’y a que des objets de besoin.

A partir de la seconde expérience de satisfaction, l’enfant, au fur et à mesure que ces expériences vont se répéter, l’enfant, va utiliser de mieux en mieux le sens qui aura été donné à son vécu psychique initial.

Ce qui veut dire que l’enfant va mobiliser son corps, l’état de son corps comme des signes qu’il va utiliser de façon intentionnelle pour adresser un message à l’autre, au grand Autre.

Donc, dès l’instant où il y a cette mobilisation signifiante des états du corps de l’enfant dans quelque chose adressé au grand Autre, on peut parler d’une demande.

Ce qu’il demande, c’est évidemment le retour de la satisfaction initiale.

Et par sa demande, l’enfant témoigne donc, non seulement de son entrée dans l’univers symbolique, mais il est aussi entré dans l’univers du désir. Mais pour qu’il y soit entré, il a d’abord fallu que la mère l’assujettisse à son propre désir.

La conséquence, c’est que le désir, c’est donc, pour un enfant, toujours quelque chose qui s’inscrit entre la demande et le besoin (Lacan).

Cette demande de l’enfant est une demande qui est double. Toujours double parce que c’est comme ça qu’elle lui a été rétrospectivement signifiée.

La demande, c’est toujours la demande de l’objet, mais c’est aussi la demande de l’amour. Cette demande double, c’est toujours quelque chose qui est formulé à autrui.

Elle reste fondamentalement demande d’amour. A la limite, l’objet du besoin, l’enfant peut finir par s’en passer (anorexie des nourrissons).

L’enfant demande de jouir avec la mère. Il désire la mère. Ce que l’enfant désire, c’est d’être en permanence le seul objet du désir de la mère.
L’enfant désire être l’objet du désir du grand Autre.

Ça a pour conséquence que tant que la mère incarnera auprès de cet enfant ce 1er grand Autre, le grand Autre du désir, il sera impossible à l’enfant d’imaginer autre chose que le fait que sa mère est toute puissante.

C’est elle qui introduit l’enfant au plaisir sans qu’il l’ait cherché, sans qu’il l’ait attendu, sans qu’il l’ait d’abord demandé, celle qui lui apporte le plaisir au-delà du besoin ; la mère ne peut être que toute puissante pour l’enfant. Et il se comporte avec elle comme si elle l’était. Une des expressions les plus archaïques, les plus persistantes de cette croyance à cette toute puissance de la mère, c’est que l’enfant entend rester son seul et unique objet de désir.

C’est un imaginaire auquel l’enfant va adhérer un certain nombre d’années, et il récusera Tous les signes qui pourraient lui faire penser qu’il n’est pas ce seul et unique objet du désir de l’Autre.

Originairement ce désir de l’enfant (désir du désir de l’Autre) s’accomplit dans le souhait d’une retrouvaille de la satisfaction originaire qui a comblé l’enfant sur ce mode unique, à savoir sans qu’il l’ait cherché, sans qu’il l’ait demandé, sans qu’il l’ait attendu.

Le caractère unique de cette jouissance originaire tient à l’absence de médiation psychique.

La seconde expérience de satisfaction, elle, est portée, sous-tendue par une représentation psychique. Cette médiation, cette représentation psychique, c’est ce qui va inévitablement confronter l’enfant à l’ordre d’une perte.

Quelque chose s’est perdu entre ces deux satisfactions simplement dans la mesure où la seconde n’est jamais identique à la première.

L’enfant est assujetti à l’exigence d’avoir à demander ce qu’il désire, de signifier ce qu’il désire. Ce qu’il découvre, c’est qu’il y a toujours une inadéquation totale entre ce qui est fondamentalement désiré et ce qu’il en signifie dans sa demande. Et cette inadéquation, c’est ce qui mesure l’impossible retrouvaille de la jouissance première avec le grand Autre.

Au niveau de la première expérience de satisfaction, le grand Autre a un statut tellement privilégié, qu’il ne réapparaîtra jamais plus à l’enfant comme tel dès la seconde expérience de satisfaction. Il y a quelque chose qui a été irréductiblement perdu. Ce grand Autre à jamais perdu (sauf dans la réalité psychique), c’est ce que Freud appelait la chose :  Das Ding.

La chose, c’est ce grand Autre inaccessible qui a fait jouir l’enfant originairement.

Ce que l’enfant va s’efforcer de désigner, de signifier à travers ses demandes, c’est que la satisfaction se reproduise toujours de la même façon. Ce qu’il retrouvera, comme réponse à sa demande, c’est une autre satisfaction où la mère lui apparaitra autrement. En ce sens, on peut dire que la demande ne peut jamais signifier adéquatement la chose. L’introduction de la demande s’efforce toujours de désigner la chose, mais en fait, désigne toujours tout autre chose dans le même temps.

On pourrait dire que c’est le fait même de l’intentionnalité signifiante (intentionnalité du besoin qui est obligé de se signifier dans une demande) qui introduit ce rapport d’impossibilité à la chose. Plus la demande se déploie, plus l’écart se creuse en la chose et ce qui est signifié.

Donc si cette demande, c’est toujours l’expression du désir (c’est le désir qui est obligé de se faire demande pour se faire entendre), on peut dire que de demande en demande, le désir se structure donc comme désir d’un objet impossible, au-delà de l’objet du besoin.

Du même coup, le désir va donc renaître inévitablement toujours identique à lui-même parce qu’il est toujours sous-tendu par le manque laissé par la chose.

De ce point de vue-là, on peut dire que ce manque, ce vide laissé par la chose c’est ce qui va se constituer aussi bien comme ce qui cause le désir que comme ce que vise le désir.

C’est le manque en tant que tel qui pousse l’enfant à toujours désirer ce qu’il n’aura jamais (la chose).

Ce statut du désir qui est donc causé par le manque, introduit immédiatement une conséquence dans le fonctionnement du désir et dans le fonctionnement psychique, c’est que ce vide va définir un lieu psychique apte à être occupé par n’importe quel objet. Lesquels objets, s’ils occupent ce lieu, vont donc venir comme des objets substitutifs de l’objet originairement manquant.

Il n’y a donc pas à proprement parler d’objet du désir puisque le seul objet du désir, c’est le manque. Et que la seule manière de désigner l’objet du désir c’est de le désigner comme Lacan le fait, comme l’objet éternellement manquant : l’objet petit a. A la fois objet du désir et cause du désir.

L’objet petit a c’est le témoignage d’une perte, mais c’est tout aussi bien un objet dont on pourra dire qu’il est producteur de manque.

L’enfant va se trouver désormais pris dans une relation au grand Autre, relation d’assujettissement.

Ce que l’enfant découvre, pressent très tôt, c’est que le désir de la mère est logé à la même enseigne que le sien. Autrement dit, il y a du manque aussi du côté du grand Autre.

Dans sa quête interminable pour essayer d’atteindre, d’obtenir cet objet petit a, l’enfant va essayer de se faire lui-même l’objet qui pourrait combler le manque de l’autre. C’est le seul moyen de rester dans la jouissance avec l’Autre. Puisque l’autre est manquant de quelque chose, autant que l’enfant se présente lui-même comme un objet possible qui pourrait combler ce manque de l’autre.  Tout se passe comme si l’enfant se constituait comme l’objet du désir de l’autre. Il essaye d’occuper cette place vide chez l’autre. Place où il serait le seul et unique objet du désir de l’autre. Il essaye de combler la mère.

Ça veut dire que, si l’enfant pense qu’il peut être l’objet qui comble le manque de l’autre, il peut récuser, contester l’existence du manque dans l’autre. Il se donne la possibilité de ne plus être dans le manque.

C’est en ce sens et en ce sens seulement qu’on peut dire qu’il est identifié à l’objet phallique. L’objet phallique étant le seul objet du désir convoité par tous.

Cette croyance, l’enfant va la partager jusqu’à l’Œdipe.  L’enfant est donc installé dans cette identification phallique et il y restera jusqu’à ce qu’un certain nombre d’événements le contraignent bon gré, mal gré à y renoncer.

Dès lors que l’enfant accepte l’existence du manque dans l’autre, dès lors qu’il accepte qu’il ne pourra jamais combler ce manque-là, ça veut dire qu’il accepte aussi, pour lui-même, que son désir soit aussi un désir marqué par le manque. Cette « reconnaissance », cette acceptation du manque dans l’autre, c’est tout ce qui se déroule autour de l’enjeu phallique dans le complexe d’Œdipe.

C’est en référence à ces trois dimensions : l’existence d’un objet du désir qui est à la fois cause du désir et objet du désir ; l’existence du manque dans l’autre et l’identification primordiale de l’enfant au phallus ; que Lacan reformule le problème du complexe d’Œdipe.

Suite…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier est fondateur du site boulimie.com et de pervers-narcissique.com
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