La naissance de la psychanalyse (14) : Lacan (suite)

La métaphore du nom du père

C’est le temps fort du complexe d’Œdipe, ce que Freud appelait la résolution du complexe d’Œdipe. C’est-à-dire le moment où l’enfant est amené à accepter le manque.

Cette question de la métaphore paternelle, c’est l’épine dorsale de tout le complexe d’Œdipe.

Ce que s’efforce de faire Lacan, à propos du complexe d’Œdipe, c’est d’essayer de recentrer ce problème de l’Œdipe dans le seul registre où il est intelligible :

  • Le registre de la capture imaginaire ;
  • D’autre part, un point d’ancrage de cette capture imaginaire, à savoir ce moment, extrêmement important pour l’enfant, où toute la dimension psychique imaginaire dans laquelle il se bat à propos de l’Œdipe, va s’ancrer à une autre dimension : le symbolique.

Donc : le symbolique, l’imaginaire, le réel.

C’est en ce sens que le complexe d’Œdipe est un processus structurant pour l’enfant (cette articulation du symbolique avec le réel).

Hors de ces deux références, le complexe d’Œdipe tombe dans l’idéologie.

Cet espace à la fois symbolique et imaginaire, c’est l’espace dans lequel va se déployer, se jouer, ce que Lacan appelle la dialectique phallique. Autrement dit, l’intelligibilité de l’Œdipe, c’est du côté du phallus et c’est tout.

Dès qu’on introduit la dialectique phallique, on introduit en même temps toute la question de la castration.

C’est le stade du miroir qui va mettre un terme définitif à ce fantasme du corps morcelé et qui va permettre à l’enfant d’accéder à un vécu psychique de son corps, une représentation psychique de son corps de l’ordre d’une totalité unifiée.

Lacan fait référence à deux expériences psychiques qui témoignent tout à fait en faveur de l’existence de ce fantasme du corps morcelé chez l’enfant. Ces deux expériences psychiques, c’est d’abord le vécu psychotique et d’autre part, certains rêves.

En ce qui concerne les rêves, ces rêves assez particuliers que font presque tous les patients, dans le cadre de la cure, à un certain moment de la cure : par exemple lorsque l’analyse a conduit les patients à un niveau de régression assez important, ces patients, dans ces moments de régression, font des rêves où ils mettent en scène des scénarios assez tragiques ; à savoir ces rêves où des corps sont disjoints, des membres sont arrachés, et tout se passe comme si se remettait à fonctionner, simplement au niveau du rêve, la restitution de représentations psychiques oubliées, qui sont celles du fantasme du corps morcelé.

A un moment ultérieur de l’analyse, quand, à partir de ces régressions importantes, le fonctionnement psychique recommence à se mettre en route de manière plus économique, plus plaisante ; on voit apparaître à nouveau des rêves très stéréotypés qui sont des rêves de forteresse, d’enceinte fortifiée de choses qui symbolisent l’unité plutôt que la dispersion.

L’expérience psychotique

C’est un fait établi que, dans certaines psychoses (schizophrénies, états schizophréniques, ou hébéphréniques), le processus de destruction psychique s’accompagne toujours d’une destruction de l’image du corps. Par exemple, on voit très bien comment les enfants psychotiques sont pris d’une panique absolue devant leur propre image dans les miroirs (pas tous). C’est quelque chose qui les angoisse parce que ce qu’ils perçoivent, c’est un corps complètement dispersé. On sait très bien que les schizophrènes peuvent avoir une telle détérioration de l’image du corps qu’ils peuvent s’auto mutiler sans « problème ».

Ce qui est tout à fait caractéristique de la psychose, c’est l’incapacité où la plupart des schizophrènes se trouvent d’avoir réussi cette identification primordiale. C’est-à-dire, ils n’ont pas traversé les principales étapes du stade du miroir.

La première phase

Cette première étape du stade du miroir, lorsque l’enfant accède à ce seuil qui l’introduit à cette conquête qu’il va progressivement effectuer ; dans ce premier moment, tout se passe comme si l’enfant percevait sa propre image dans le miroir, non pas comme une image, mais comme un être réel. Et il se comporte en face de son image, à cet âge-là, comme il se comporte en face de son semblable enfant. Une espèce de mimique jubilatoire.

Ça prouve que l’enfant n’est pas encore capable de discriminer de façon très précise ce qui est lui de ce qui n’est pas lui. On a des comportements qui témoignent des mêmes choses au niveau des comportements des enfants de même âge entre eux. Par exemple, il y a des enfants qui pleurent en voyant les autres tomber.

Ça prouve aussi que c’est à travers l’autre, à travers l’image du miroir que l’enfant commence à repérer, que l’enfant vit lui-même, qu’il cherche à se situer. Ses tentatives de situation, de repère, de vécu, sont toutes marquées par la dimension de l’imaginaire. L’enfant est en plein dans le registre imaginaire, à ce niveau.

Autrement dit, la première phase du stade du miroir, c’est ce qui témoigne de l’entrée de l’enfant dans le registre de l’imaginaire.

La seconde phase

C’est le moment où l’enfant finit, à force de répétitions et surtout aussi à force de maturation psychique, finit par comprendre que l’autre du miroir n’est qu’une image. C’est-à-dire, ce n’est plus un être réel. Et ça, on observe que l’enfant ne fait plus aucune tentative pour attraper l’enfant dans le miroir. Il a compris que ce n’était pas un autre réel. Il y a déjà une discrimination importante.

La troisième phase

L’enfant finit par reconnaître que l’autre du miroir est une image mais que cette image, c’est la sienne.

De ce point de vue-là on peut dire que l’enfant accède à un savoir qu’il n’avait pas. Ce savoir qui lui permet de se reconnaître dans quelque chose qui n’est pas lui. Cette reconnaissance, c’est la preuve d’un savoir sur soi. C’est aussi la preuve que l’enfant finit par percevoir son corps comme un corps unifié.

Ce que l’enfant a gagné, à travers ces différentes étapes qui se déploient dans le temps avec des choses plus lentes et moins nettes que cette description, c’est la représentation totale de son corps en une seule image.

Et c’est ça qu’on appelle la représentation du corps propre.

Ce que l’enfant a gagné aussi, c’est une identité. L’enfant a gagné une identité parce qu’il s’est lui-même identifié à sa propre image.

De ce point de vue-là, on peut dire que l’image du corps est structurante pour l’identité du sujet. C’est tellement structurant que le travail avec l’image du corps, c’est une des techniques psychothérapeutiques utilisée dans l’analyse des schizophrènes.

Cette identité, c’est ce qui constitue l’ébauche de ce qui deviendra plus tard le je.

CONCLUSIONS

Processus de l’identification primordiale

Ce processus identificatoire, c’est un processus qui, du début à la fin, se déploie exclusivement dans la dimension imaginaire. Par exemple, à l’issue de ces étapes qui ponctuent le processus du stade du miroir, on peut dire que l’enfant se reconnaît en s’identifiant à une image. Or, de toute évidence, cette image ce n’est pas lui, ça n’est qu’une image. Donc cette identité qui a été conquise à la faveur de ces principales étapes, c’est une identité qui est totalement fondée sur une image totale (corps propre) qui anticipe l’unité du corps. Laquelle unité, ne sera réellement acquise qu’ultérieurement.

Ça pose un problème de se reconnaître dans une image qui n’est pas soi mais à laquelle on s’identifie. On ne peut pas avoir d’exemple plus probant de ce qu’est la toute-puissance de l’imaginaire.

Cette anticipation imaginaire du corps propre, de l’unité du corps, se trouve établie par des faits objectifs. Le premier de ces faits objectifs c’est qu’au moment où se constitue cette identité, l’enfant n’est absolument pas en mesure d’avoir une connaissance unitaire de son corps. La seule capacité d’unification de son corps qu’il peut avoir, il est obligé de l’imaginer. Parce ce qu’au niveau tout à fait empirique, au niveau directement organique, il lui est impossible d’avoir cette connaissance spécifique de son corps à l’âge où cette identification se réalise. C’est ce qu’on traduit habituellement en disant que ce stade du miroir se réalise antérieurement à l’acquisition du schéma corporel.

Le schéma corporel c’est un ensemble de processus, essentiellement perceptifs d’une part, mais également organiques d’autre part, qui nous permettent de saisir l’unité de notre corps. Par exemple, c’est ce qui nous permet en réalité de pouvoir localiser à une partie très précise de notre corps, quelque chose qui lui arrive que ce soit une excitation de type plaisir ou de type douleur.

Donc l’unité qui est supposée être acquise dans le stade du miroir, c’est bien quelque chose qui reste imaginaire dans la mesure où organiquement l’enfant n’a pas les moyens de soutenir ça par une connaissance sensitive essentiellement de cette unité.

Un autre élément tout à fait objectif qui laisse supposer que cette identité au stade du miroir est une identité largement imaginaire, c’est que l’enfant s’identifie à une image qui est systématiquement inversée par rapport à lui. Il se reconnaît donc dans une image optique qui est systématiquement inversée par rapport à lui.

De ce point de vue-là, on peut dire que ce processus d’identification est un processus qui avant d’être symbolique est imaginaire.

Et c’est en ce sens qu’on peut dire que l’entrée dans l’imaginaire précède toujours l’entrée dans le symbolique.

On se trouve en présence d’une élaboration psychique qui est singulière :

  • D’une part l’identité de l’enfant est acquise et le restera.
  • Cette identité ne se trouvera pas modifiée par la suite, par contre ce qui pourra se trouver modifié c’est un certain nombre de mécanismes qui s’appuient, qui prennent appui sur ce processus-là, qu’on appelle les identifications secondaires (toutes imaginaires).

Il y a une esquisse de subjectivité qui s’élabore là, au stade du miroir, qui est une subjectivité singulière. D’abord parce qu’elle est totalement imaginaire et ensuite et surtout parce que l’enfant qui esquisse sa propre subjectivité à la faveur de cette identification, ignore complètement à quel point tous les processus dont il est lui-même l’agent est un processus imaginaire.

La subjectivité s’ébauche sur le terrain d’une aliénation imaginaire qui échappe complètement au sujet. Et qui ne cessera d’augmenter, de se déployer au fur et à mesure de l’évolution psychique.

A suivre…

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier est fondateur du site boulimie.com et de pervers-narcissique.com
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