Les facteurs de la dépression

Certains épisodes douloureux précèdent l’apparition d’un état dépressif mais le déclenchement n’est pas immédiat. Il y a en général une période de latence de quelques mois qui peut faire croire, à tort, que l’individu a ” bien réagi “.

Les événements les plus fréquemment impliqués dans ce processus sont des expériences de perte, au sens large du terme : perte ou éloignement d’un être cher, d’un objet, d’un animal familier, d’une fonction (mise à la retraite, chômage), d’un organe (ablation), rupture d’un lien affectif.

D’autres situations constituent des facteurs de risque, ainsi les conflits personnels ou professionnels, la mésentente conjugale ; il peu s’agir aussi d’un changement de poste, de travail imposant une activité nouvelle que le patient ne se sent pas à même de maîtriser ou, inversement, du maintien dans un poste sous-qualifié.

Facteurs déclenchants

Perte d’un proche

  • Les personnes les plus vulnérables sont celles qui entretenaient une relation ambivalente amour/haine avec le disparu ou encore celles qui avaient envers lui une attitude de dépendance passive. Dans ce cas, le point crucial est ce ” sentiment de libération d’une relation difficile avec le partenaire, accompagné toutefois d’un sentiment de culpabilité dû au fait que l’on ne se sent pas affligé “. Le sentiment de culpabilité se transforme vite en haine de soi, ce qui débouche sur une dépression.
  • Un autre cas de figure également : dans quelle mesure la personne disparue dépendait-elle de nous et nous investissait-elle par là d’un sentiment de valeur ? A présent, nous avons perdu l’estime de soi acquise par le simple fait ” d’être là pour quelqu’un “, par le sentiment que nous savions que l’autre avait besoin de nous.
  •  La mort d’un proche peut aussi nous rendre conscient de notre propre fin. Ceci fait naître des sentiments que nos cultures nous interdisent plus ou moins d’exprimer et qui suppriment parfois en nous les débouchés d’action possible parce qu’ils génèrent une peur panique de notre incontournable ” devoir mourir “.

Séparation

La séparation d’avec le conjoint est le facteur le plus important pouvant précipiter une dépression. Les conjoints perdent chacun une petite parcelle d’eux-mêmes : cette partie d’eux-mêmes, ils peuvent l’aimer ou non ; il reste qu’elle les aidait à savoir qui ils étaient. De nombreuses personnes récemment divorcées disent qu’elles ont l’impression d’avoir été projetées dans l’inconnu, dans le noir. Souvent, ces personnes ont perdu quelqu’un avec qui elles ont vécu de nombreuses années et qui assurait une présence constante. La souffrance qui s’instaure est celle de la perte du rôle, de l’identité que l’autre nous fournissait.

A la base, il s’agit surtout de conflits avec les supérieurs et les collègues que beaucoup ont le sentiment d’être impuissants à résoudre. A cette occasion, ce sentiment les amène à considérer leur emploi comme insignifiant. Ainsi, s’ils ne sont pas appréciés, ils éprouvent naturellement un sentiment d’échec et plus rien ne leur paraît avoir de sens, ce d’autant qu’ils pensent fréquemment que c’est l’activité professionnelle qui donne sa signification à la vie. Historiquement, cet idéal et cette attitude sont habituels chez l’homme qui a la charge de la famille. Néanmoins, on constate désormais ce comportement chez la femme en activité professionnelle.

Avec le chômage, au désastre qu’il représente pour l’estime de soi, s’ajoute la difficile compensation avec un accès aux intérêts de loisirs et une gamme restreinte de relations privilégiées, car, de quoi le chômeur peut-il bien parler, hormis de sa déception, et avec qui ?

Maladies organiques

Elles sont également un facteur de risque non négligeable : qu’il s’agisse d’une atteinte corporelle constituant une menace permanente et non contrôlable (infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral), d’une intervention chirurgicale plus ou moins mutilante ou de l’évolution d’une affection chronique et invalidante, ce sont autant de conditions dépressiogènes. Il ne faut pas non plus négliger les conséquences sur le système nerveux central de certaines maladies neurologiques ou endocriniennes.

Il est important de comprendre que les personnes dotées de personnalités dépressives ne courent pas plus de risques d’avoir des maladies graves. Par contre, une personne souffrant d’une affection grave et dotée d’une personnalité dépressive sera dans une situation beaucoup plus délicate, puisque vivant quotidiennement dans l’incertitude quant à l’évolution de son état ; elle éprouvera de fait des difficultés à envisager de nouvelles possibilités de vie.

Certains médicaments semblent impliqués dans le déclenchement d’une dépression, par exemple, les bêta-bloquants, les anti-hypertenseurs, les oestroprogestatifs, les corticoïdes, les ” coupe-faim “. Mais, dans ce cas, il est difficile de faire la part exacte de la prédisposition du patient et du retentissement psychologique de la maladie ainsi traitée.

Troubles dépressifs de la puerpéralité

Outre son impact psycho-affectif et social, la maternité entraîne de profonds remaniements biologiques, notamment endocriniens. Cette période de la vie d’une femme, particulièrement importante en troubles psychiques, peut être subdivisée en trois périodes :

  • la grossesse doit elle-même être considérée selon ses trois trimestres, au cours desquels se manifeste surtout une symptomatologie psycho-physiologique principalement liée aux remaniements anatomiques et endocriniens propres à cet état ;
  • l’accouchement, précédé par l’anticipation anxieuse de l’événement est, pour de nombreuses femmes, l’occasion d’un état dysphorique (ou d’instabilité de l’humeur) normalement très transitoire, le baby blues, qui traduit, pour certains, l’effondrement de l’imprégnation progestative, pour d’autres, le “deuil de l’état de grossesse”. Il s’agit d’une phase d’inquiétude qui échappe souvent à l’entourage et durant laquelle apparaissent des crises de larmes itératives, un sentiment d’abattement laissant la jeune mère perplexe par ce manque de plaisir ressenti aux contacts et aux soins prodigués à l’enfant. Elle peut aussi ressentir des idées de culpabilité et/ou d’incapacité grandissante, alimentant une anxiété qui pousse parfois à la multiplication des consultations sous des motifs purement médicaux. Ce tableau peut se compléter par des difficultés d’endormissement, la survenue de cauchemars.

Troubles dépressifs de la ménopause

Il s’agit aussi d’une période sensible, marquée par un certain nombre de renoncements, notamment la perte de la capacité de procréation, l’éloignement des enfants, l’arrêt de l’activité professionnelle. Il apparaît que la phase préménopausique constitue la phase à plus haut risque dépressif et il n’est pas impossible que les modifications du fonctionnement hormonal soient en partie responsables des troubles psychiques de la femme. Cependant, elles ne suffisent pas à expliquer la fréquence des dépressions survenant au cours de cette partie de l’existence.

La femme ménopausée s’interroge évidemment sur son utilité, sa capacité à être encore ” femme” puisqu’elle se sait diminuée et impuissante face à la réalité des transformations physiologiques qui la touchent. Ce processus de changement, s’il n’est pas psychologiquement intégré et accepté, pourra très certainement induire des risques de dépression.

Dépression et syndrome prémenstruel

Le syndrome prémenstruel se manifeste par une symptomatologie dépressive et/ou anxieuse survenant, pendant la dernière semaine de la phase lutéale, à chaque cycle menstruel. Les symptômes disparaissent dès les premiers jours des règles (phase folliculaire) et sont toujours absents dans la semaine qui les suit. Selon de nombreuses études américaines, ce syndrome peut se manifester dès la puberté et jusqu’à la ménopause.

Par ailleurs, il s’est avéré qu’il pouvait aggraver une dépression ou contribuer aux facteurs de vulnérabilité de survenue d’une rechute ou de récidive dépressive. Une augmentation des admissions pour trouble psychiatrique aigu des femmes a d’ailleurs été constatée en période prémenstruelle. De même, plusieurs auteurs ont rapporté l’augmentation des tentatives de suicide pendant cette phase du cycle. Il semble, d’après les études faites sur ce sujet, que le syndrome soit plus lié à des causes hormonales que psychologiques.

Du point de vue psychanalytique, la dépression est interprétée comme la rencontre d’un événement traumatique (l’expérience de perte) et d’une prédisposition de l’individu. Deux conditions sont ainsi requises pour son apparition : la valeur subjective de la perte et les caractéristiques de la personnalité.

La perte est considérée dans sa dimension symbolique et il faut tenir compte d’événements apparemment banaux en soi, mais qui revêtent aux yeux de la personne déprimée une valeur particulière. Seule une analyse strictement individuelle permet donc de faire surgir d’une apparente continuité l’épisode qui a réactivé des expériences passées de perte ou d’abandon. Cependant, même sans motif précis, le déprimé n’en ressent pas moins un sentiment de perte. L’expérience dépressive réalise en soi une expérience de perte.

Au cours de son développement psycho-affectif, l’individu acquiert une aptitude fondamentale à la séparation, au seuil, à la déception, c’est à dire à la perte au sens large du terme : il perd progressivement l’illusion infantile de sa toute puissance et prend conscience de la réalité et de ses limites ; en même temps, il tend à réduire ses exigences et se forge peu à peu des idéaux à sa mesure.

Cet abandon des illusions infantiles s’effectue précocement dans la relation avec la mère : vers la deuxième année de sa vie, l’enfant réalise progressivement que sa mère est un être différent de lui-même, une source de satisfaction mais aussi de frustration. Il éprouve donc envers elle des sentiments contradictoires, marqués par l’ambivalence qui caractérise toute relation humaine. La qualité du lien qui unit l’enfant à sa mère est essentielle pour assurer la maîtrise de cette ambivalence : le souvenir des expériences heureuses passées avec elle lui permet de surmonter sa frustration (son impuissance) et d’accepter les aspects les plus douloureux de leur relation, notamment la séparation.

Parallèlement à l’effondrement de l’image de mère idéale, toute puissante et toujours bonne, l’enfant voit sa propre image se modifier : il abandonne sa mégalomanie, entrevoit et accepte ses faiblesses et ses défauts, comme il a accepté ceux de sa mère. Cette tolérance tant envers soi-même qu’envers autrui est la condition nécessaire pour que l’enfant développe la capacité d’être seul (le lien subsiste même dans l’absence) et renforce sa résistance aux blessures d’amour-propre (il persiste, malgré tout, à se sentir digne d’être aimé).

Or, la personnalité du déprimé est marquée par une grande vulnérabilité à la perte. Que l’on insiste sur son incapacité à contrôler l’ambivalence de sa relation avec autrui ou sur la persistance d’un Moi mégalomaniaque infantile, on retrouve toujours des exigences inhumaines, idéales, infligées par le déprimé à lui-même et/ou aux autres.

Ce type de relation où l’ambivalence n’est pas maîtrisée, tandis que persistent des scénarios ” tout bon ” et ” tout mauvais ” issus de la petite enfance, alimente la vulnérabilité au conflit et à la perte.

Certains auteurs estiment que c’est dans l’idéal du moi qu’il faut chercher la prédisposition à la dépression. La persistance d’un idéal du Moi mégalomaniaque soumet le déprimé à l’impératif de perfection, reflet, semble-t-il, du modèle que se constitue l’enfant par imitation de ses parents perçus comme parfaits : au regard de ce modèle, il considère que ses propres réussites resteront toujours insuffisantes ; cette auto-condamnation est renforcée par l’attitude critique du père et de la mère.

Il faut mentionner, par ailleurs, l’importance du réseau social, qui constitue un support protecteur contre une réponse dépressive. Famille, amis, loisirs, sont autant d’éléments qui offrent au sujet un soutien face au risque dépressif, alors que l’isolement est un facteur de vulnérabilité. Il ne faut donc pas sous-estimer l’importance des facteurs psychologiques en jeu pour mettre en place ce tissu de relations amicales.

Pascal Couderc

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