La naissance de la psychanalyse (16) : Lacan, le complexe d’œdipe

1)   La frustration

La frustration se caractérise toujours de la même manière, d’abord par une revendication. L’indice de la frustration, c’est la revendication.

C’est une revendication d’un certain genre, puisque aucune possibilité de satisfaction ne pourra jamais être donnée à la frustration.

Et ceci pour une raison simple, c’est que le manque qui est revendiqué dans la frustration, c’est un manque imaginaire.

Par contre, l’objet qui est revendiqué, lui, est un objet réel.

Par exemple : la revendication du pénis par la petite fille, c’est la frustration. La petite fille vit la différence des sexes sur ce registre-là. Avant de rentrer, bien sûr, dans le processus de la symbolisation de la castration.

De ce point de vue-là, on voit bien que la nature du manque est imaginaire, puisqu’il ne manque de rien, mais que par contre l’objet qui est supposé manquer, lui est bien réel.

On peut donc dire que la frustration c’est le manque imaginaire d’un objet réel.

2)   La privation

La nature du manque est réelle.

Mais l’objet dont on est privé, lui, est objet symbolique.

La privation, c’est le manque réel d’un objet symbolique.

Exemple donné par Lacan : sur les rayons d’une bibliothèque, il manque un livre, celui que vous cherchez. A sa place, il y a un trou, un vide. Vous êtes privé du livre.

Le manque est réel, quant à l’objet, il est évidemment symbolique parce qu’on ne peut pas dire qu’un livre est un objet imaginaire, c’est même un objet hautement symbolisé (un objet réel, s’il est objet pour vous, est symbolique).

3)   La castration

La nature du manque, dans la castration, est symbolique (Il n’y a pas plus symbolique que l’interdit de l’inceste).

L’objet de la castration est un objet imaginaire, c’est l’objet phallique.

La castration, c’est le manque symbolique d’un objet imaginaire.

Dans la castration, la nature du manque dont il est question c’est aussi ce qu’on appelle la dette symbolique.

Le manque qu’on est bien obligé d’affronter, au niveau de la castration, c’est toujours ce qui se traduit plus tard, chez n’importe quel sujet, par ce qu’on appelle la dette symbolique.
La dette symbolique, c’est la dette que tout sujet entretient à l’endroit de la transgression de l’interdit. Parce que ce n’est pas parce qu’on le respecte qu’on n’a pas envie de le transgresser.

Voir Totem et Tabou

Cette dette, on la retrouve toujours dans toute l’histoire des sujets, plus ou moins bien dissimulée. Mais il est bien évident que l’on ne peut pas rencontrer et accepter et symboliser la castration sans se retrouver d’une certaine manière dans la dette. Parce que pour autant que l’interdit soit là, le désir, lui, continue à fonctionner. Et ce désir-là rend coupable. Et rendant coupable, ça nous inscrit dans la dette au moins vis-à-vis de ce désir et du même coup vis-à-vis du père, puisque c’est ça que l’on convoite.

Par exemple, l’obsessionnel, c’est quelqu’un qui passe sa vie dans la dette. Il est toujours coupable de quelque chose qui traine, qu’il est incapable de définir. Mais, en même temps, on voit très bien qu’il est toujours prêt à relever n’importe quel défi pour destituer un maître de sa place, pour prendre la sienne. D’où ces combats ridicules, dérisoires, imaginaires mais qui occupent des existences entières.

De quoi est-il question ici ?

Il est évident que le versant combatif où la rivalité est mise en avant, c’est le versant tout à fait œdipien, à savoir ce versant où l’enfant conteste l’existence du père comme celui qui serait un ayant droit au niveau de la mère.

Et, en même temps, ayant symbolisé la loi et l’interdit, le fait même d’essayer constamment de rivaliser avec ce père et tous les substituts possibles capables de le représenter par la suite, c’est forcément quelque chose qui le renvoie toujours à la dette, à la culpabilité de la transgression de l’inceste.

Chez l’obsessionnel, ces deux dimensions sont presque caricaturales tellement elles sont mises en avant en permanence.

La privation dans l’Œdipe

L’enfant est privé, par cette présence du père, de son identification phallique.

Ce qui est très singulier, c’est que cet enfant qui se sent lui-même privé de quelque chose, pense aussi que ce père est un intrus aussi bien auprès de lui que de la mère puisqu’il prive aussi la mère, du même coup, de trouver, en son enfant, l’objet qui pourrait la combler.

Donc, pour l’enfant, l’intrusion paternelle est une double privation. Une privation immédiate, mais également une privation qu’il impute comme privant la mère de quelque chose.

Ce qui est tout à fait important dans ce processus, pour autant qu’il soit imaginaire, c’est que ce père dont l’intervention est vécue sur ce mode-là, ce père apparait brusquement à l’enfant en tant que petit autre. C’est-à-dire quelqu’un d’extérieur, quelqu’un d’étranger, quelqu’un de tiers à la relation fusionnelle.

Et parce que justement ce père apparait à l’enfant comme autre, étranger et à la mère et à l’enfant, extérieur à eux deux, ce père apparait aussi brusquement comme un objet potentiel ou hypothétique du désir de la mère.

Il y a là encore dans la réalité de la vie de l’enfant une série d’indices, une série de faits dont il est témoin, qui le poussent à faire cette hypothèse.

Autrement dit, lorsque ce père intervient comme un intrus, comme un autre, à la relation idyllique entre la mère et l’enfant, il apparait nécessairement à l’enfant comme un objet phallique rival de lui-même.

Ce qui veut donc dire que l’enfant a tout à fait raison de se questionner sur le mode être ou ne pas être le phallus parce qu’il se peut qu’il ne soit pas le seul et unique phallus. C’est-à-dire le seul et unique objet du désir de l’autre. Il se peut tout à fait que ce père puisse être un objet phallique rival de l’enfant auprès de la mère.

Et c’est tout à fait dans ce registre que l’enfant vit la présence du père, c’est-à-dire comme un rival. Et c’est ça qu’on retrouve chez l’obsessionnel qui reste un peu coincé du côté de cette rivalité phallique auprès de la mère.

Donc, dans ce second temps de l’Œdipe, on ne peut pas dire qu’il y a un argument ou un indice qui serait suffisamment favorable pour que l’enfant reçoive une réponse définitive à sa question, à savoir être ou ne pas être le phallus ?

Par contre, ce qu’il rencontre cet enfant, dans ce second temps de l’Œdipe, c’est aucun élément qui lui permettrait de favoriser sa certitude qu’il est bien. Il ne peut que supposer que ce père, cet intrus est un objet phallique rival. Il ne fait que le supposer. Et bien sûr, toute son attention va se porter sur tout ce qui pourra servir à étayer cette supposition.

Et de ce point de vue-là, en principe, il ne manque rien et l’enfant brusquement, découvre un des principaux malheurs de sa vie, sinon le seul, que justement le père est bien un objet phallique rival. C’est en tout cas comme ça qu’il le reçoit assez rapidement. Le père apparait à l’enfant imaginairement comme interdicteur et privateur.

Avec cette interrogation, s’amorce une étape nouvelle dans le complexe d’Œdipe. C’est l’étape où l’enfant est confronté à la loi, la loi en tant qu’elle exprime l’interdit de l’inceste.

Ce qui veut donc dire que si cette présence du père a pour effet de confronter l’enfant à la loi, cette loi n’est donc pour lui que la loi du père.

C’est un moment décisif dans la mesure où, c’est à la faveur de cette rencontre de la loi, qui se trouve présentifiée à travers ce père intrus, parce que l’enfant va découvrir la dimension la plus essentielle du désir. On peut même dire la dimension la plus essentielle qui structure le désir, le fonctionnement du désir.

Cette dimension c’est que : le désir de chacun est toujours soumis à la loi du désir de l’autre.

Le désir de l’un est toujours dépendant du désir de l’autre. Le rêve ou l’idée imaginaire à laquelle on se rattache désespérément que notre désir serait strictement indépendant, c’est à côté de la question. L’idée que l’on pourrait désirer pour soi et exclusivement pour soi est totalement exclue, parce que désirer, c’est forcément désirer à partir du désir de l’autre et on ne peut pas se sortir de ça.

C’est bien ce que l’enfant découvre (à son détriment), il va s’y heurter, c’est que justement son propre désir à lui, dépend vraisemblablement du désir de l’autre, à savoir, ici, le père.

Dans ce second moment du complexe d’Œdipe, on peut dire que l’enfant rencontre la loi (du père) précisément parce qu’il découvre que la loi de son propre désir dépend de la loi du désir de l’autre. Il le découvre et c’est ça qui fait naître en lui ce questionnement autour de sa certitude d’être l’objet phallique qui comble la mère.

Ce qu’il rencontre, c’est que son désir pour la mère est peut-être aussi un désir qui se trouve convoité en rivalité avec un autre désir que le père déploie à l’endroit de la mère et réciproquement.

A chaque fois qu’il y aura désir, il y aura la loi, l’interdit de l’inceste. Et comme tel, l’interdit de l’inceste c’est quelque chose qui est rattaché au père. Au niveau du fonctionnement du désir chez tout un chacun, désirer quelque chose, c’est toujours désirer le désir de l’autre.

L’enfant découvre donc le fonctionnement de son désir à la faveur de cette rencontre avec le père et avec ce qu’il est supposé représenter pour lui. Et c’est justement sur cette découverte-là que s’amorce un troisième temps dans le complexe d’Œdipe. Troisième temps que Freud appelait le déclin du complexe d’Œdipe.

C’est le temps qui va dialectiser les deux précédents. Au sens de conserver et dépasser.

Le troisième temps conserve effectivement quelque chose des deux temps précédents mais en même temps, permet à l’enfant d’aller plus loin.

Ce temps, c’est le temps de la symbolisation de la loi par l’enfant. C’est la loi qui devient symbole (intégrable, donc) dans la chaîne symbolique du discours. Et parce que c’est justement une symbolisation, ça témoigne que l’enfant en a reçu la pleine signification.

Le fait que la loi ait une signification pour l’enfant, c’est ce qui en fait une valeur structurante, au niveau psychique.

Et cette valeur structurante, elle dépend du repérage précis de la place exacte de l’objet du désir de la mère pour l’enfant.

La fonction paternelle n’est pas opératoire, structurante dans l’Œdipe que dans la mesure où elle permet pour l’enfant de repérer la place exacte du désir de la mère.

Dès lors que l’enfant accède à cette signification de la loi, le père ne lui apparait plus comme un objet phallique rival de lui-même. Il s’est introduit une modification extrêmement importante, dans le rapport que l’enfant entretient avec le phallus.

L’enfant n’est plus dans le registre de l’être, il est introduit dans le registre de l’avoir.

Si l’enfant se retrouve dans la problématique de l’avoir, ça ne peut se faire que dans la mesure où ce père n’est plus un rival de lui-même auprès de la mère.

Ce qui s’est modifié, c’est que le père n’est plus du tout le phallus rival que l’enfant croyait qu’il était. Ce père a le phallus. Le père est investi par l’enfant, psychiquement comme étant supposé ayant le phallus. Le fait qu’on le suppose le posséder, ça a une valeur absolument déterminante pour la suite de l’évolution psychique.

Si l’enfant suppose que le père a le phallus, ce qu’il déduit, c’est que le père n’est plus celui qui prive la mère de l’objet phallique qu’elle était supposée avoir avec cet enfant. Le père n’est plus privateur. Et tant que ce père est supposé détenir le phallus, il réinstaure le phallus à l’unique place où il y a une valeur structurante pour l’enfant. C’est la place où cet objet peut être désiré par la mère. L’enfant se fait à cette idée que si la mère désire le père, c’est parce qu’il est supposé avoir ce qui est supposé manquer à la mère. Ça permet à l’enfant de repérer la place exacte du désir de la mère. Ce qu’il découvre c’est que le désir de la mère fonctionne surtout avec le père et accessoirement avec lui. Et que les choses sont comme ça, un point c’est tout. Le témoignage de la réalité le renvoie toujours à ce manque-là et il faut bien qu’il finisse par l’accepter. Et l’accepter, c’est accepter tout l’enjeu imaginaire qui y est suspendu, à savoir que le père est supposé avoir le phallus, la mère est supposée désirer le père parce qu’il est supposé l’avoir ce phallus et que c’est ce qu’elle cherche. Et du même coup, l’enfant se trouve être mis complètement à l’extérieur de la question phallique. Elle se posera désormais pour lui en ces termes : on l’a ou on ne l’a pas.

Et c’est pour ça qu’on peut dire que cette problématique de l’avoir, c’est ce qui va appeler le jeu des identifications de l’enfant selon son sexe. L’enfant s’inscrit dans le registre de l’avoir de manière différente selon son sexe.

Le garçon renonce à être le phallus de la mère, en y renonçant, il s’engage dans la dimension de l’avoir en s’identifiant au père (celui qui est supposé le détenir). La fille peut renoncer à être le phallus de la mère, elle s’engage dans la dimension de l’avoir sur le mode de ne l’avoir pas. C’est pour ça qu’elle peut trouver une identification possible à la mère dont elle pense qu’elle ne l’a pas non plus. Mais par contre, qu’elle peut l’avoir en désirant un homme. Comme la mère est supposée trouver cet objet auprès du père en le désirant parce qu’il est supposé l’avoir.

La remise en place du phallus (à la place où il a une fonction structurante) est structurante pour l’enfant quel que soit son sexe. Pour la raison suivante : c’est que quel que soit le sexe de l’enfant, le père s’est fait préférer à l’enfant auprès de la mère. C’est comme ça que l’enfant le vit. Et si le père a réussi à se faire préférer auprès de la mère, c’est parce qu’il est supposé avoir cet objet phallique. Et c’est cette préférence qui va entériner le passage de l’être à l’avoir. Cette préférence, c’est ce qui témoigne à proprement parler de la mise en place de la métaphore du nom du père. C’est un processus psychique par lequel l’enfant symbolise la loi, c’est-à-dire par lequel l’enfant accède à la signification de l’interdit de l’inceste. Et du même coup renonce à l’inceste.

Ce processus de métaphorisation est directement dépendant du refoulement originaire ou refoulement primordial. La métaphorisation du nom du père ne peut se réaliser que sur la base d’un refoulement qui, par définition, est originaire, en raison des conséquences qu’il a.

C’est Freud qui a découvert comment s’effectuait cette opération qui permet à l’enfant de renoncer à la mère comme objet de désir, d’accepter l’interdit de l’inceste, d’accéder au symbolique. Freud l’appelait le Fort-Da. C’est une activité ludique de l’enfant, c’est l’incarnation de cette métaphorisation. Ce qui permet de s’assurer que c’est bien l’incarnation, l’illustration de cette métaphorisation, c’est que, à travers le Fort-Da l’enfant témoigne de son accès au symbolique, de sa maîtrise du symbolique de l’objet perdu, c’est-à-dire la mère. Ce jeu du Fort-da est décrit dans « Au-delà du principe de plaisir », in Les essais de psychanalyse.

 

Suite….

Pascal Couderc Psychanalyste, psychologue clinicien à Paris et Montpellier est fondateur du site boulimie.com et de pervers-narcissique.com

 

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